David Gemmell
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Pierre Boulle - La Planète des Singes

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White Square Pierre Boulle - La Planète des Singes

Message par Duvodas le Lun 25 Sep - 20:01

Je poste ceci dans les "Classiques de la SF" pour une somme de motifs qui n'engagent que moi et pourront sembler négligeables aux yeux de certains. En réalité, je le fais parce qu'il me semble que la Planète des Singes est aujourd'hui considéré comme de la SF pure, mais qu'il appartient à une mouvance plus subtile. "Mouvance", un terme important en l'occurrence, puisque le roman et son auteur se sont distingués par une esthétique encore assez atypique en France à l'époque de l'apparition du livre, et relèvent davantage d'une illustration de la proto-science-fiction francophone, une ère protéiforme au possible, où les textes s'approprient et renient des codes en moins de temps qu'il ne faut pour hurler "Pourquoi pas les français ?" aux ténèbres du Cosmos !

Je fais mon mémoire sur la Planète des Singes, ce qui me laisse penser que je saurais l'introduire assez pertinemment sur notre bonne vieille plate-forme. :) Je m'y résous donc sans tarder.

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La Planète des Singes, Pierre Boulle

Commençons par une introduction générale. Comprenez par là : ce que tout le monde sait sur le sujet, à la lumière de l'actualité littéraire et cinématographique, essentiellement :

Avant d’être l’auteur que l’on connaît, Pierre Boulle était un homme comme les autres. Enfin… pas tout à fait quand même. Perdant sa mère jeune, il fut très complice avec son père et son grand-père. Commençant par travailler en tant qu’ingénieur électricien, il part finalement pour la Malaisie pour besogner dans les plantations d’hévéas. C’est alors qu’un cauchemar mondial éclat : la guerre. Engagé dans les conflits armés au Siam et en Malaisie, il est fait prisonnier par les forces asiatiques. Il parvient à s’échapper aprés une longue réclusion,organisant lui me^me son évasion, et passant des jours entiers à dériver sur la rivière Nam-Na, finit par rallier au mépris de nombreux périls les rangs de la France Libre. Il suit alors des cours d’espionnage et rallie l’Angleterre. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’était la collaboration française, qui le fera tomber de haut (inutile de se demander d’où il tient le ton amer et assassin d’Un Métier de seigneur.) Finalement, Boulle s’en sortira, se verra remettre de nombreuses médailles pour ses états de service et s’installera dans une chambre d’hôtel parisienne pour tenter de devenir écrivain. Effectivement, lors de ses errances dans la jungle, pour le compte d’une commandement sans visage ou dans une quête impitoyable pour la survie, quelque chose a afleuré en lui, qu’il avait oublié : les lectures de son père, cet imaginaire littéraire de son ancienne vie, et l’intuition qu’elles pourraient bien lui servir, maintenant qu’il a quelque chose de fort à raconter, qu’il connaît la vie et cerne les tréfonds de l’âme humaine.
Pierre Boulle est un écrivain français dont l’œuvre se caractérise, notamment, par une bipartition générique (mais pas forcément thématique). Ses deux œuvres dites « majeures », en cela qu’elles ont fait l’objet d’une médiatisation bien plus importante que le reste de sa production, notamment par le biais d’adaptations cinématographiques, sont un bon exemple de cette diversité. Le Pont de la Rivière Kwaï, paru en 1952, incarne le pan réaliste de sa littérature, mais constitue aussi la base d’un long métrage d’adaptation britanno-américain du même titre, réalisé par David Lean en 1957. Le second constitue l’objet de cette étude, La Planète des Singes paru en 1963, puis adapté par Schaffner en 68, et qui donnera naissance à une série de productions hollywoodienne jusqu’à la dernière en date, War for the Planet of the Apes, qui devrait sortir dans le courant de l’année 2017, réalisée par Matt Reeves.

***
Une plume limpide, une témérité affirmée dans l'abordage de thématiques pointues et une profondeur intellectuelle surprenante font de Boulle un auteur avec lequel il faut compter lorsque l'on décide de saisir le genre de la science-fiction à bras le corps. Son style est efficace et ses intrigues, d'une intelligence incontestable, sans pesanteur ni superfluités. Les passages enlevés se disputent le mérite de fulgurances poétiques comme on en lit trop peu dans les proses ultra-contemporaines.

Retraçons un succinct historique des évènements vécus par les différents personnages du roman :
La Planète des Singes est chronologiquement le douzième ouvrage de Boulle à avoir connu la publication, et son neuvième roman. Il est édité en 1963 chez Julliard, sa maison habituelle, et connaîtra un succès important et immédiat, sans souffrir des à-priori nourris, déjà à l’époque, contre les récits d’anticipation publiés dans des collections spécialisées. La teneur science-fictionnelle du texte, mûrie par sa part complémentaire aux allures de conte philosophique, lui permet d’intéresser à la fois les amateurs d’une littérature de divertissement futuriste et les lecteurs les plus érudits. Mais pour comprendre et travailler la matière textuelle pétrie par Boulle, il faut d’abord en avoir pris connaissance, et c’est pourquoi l’on commencera par résumer le roman.
L’intrigue est divisée en trois grandes parties, elles mêmes subdivisées respectivement en dix-sept, neuf et douze chapitres. Elle commence avec le repêchage, par un couple d’astronautes nommés Jinn et Phyllis, d’une bouteille à la dérive. L’histoire relatée sur les feuillets que celle-ci contient prend pour point de départ l’an 2500, où l’Homme est parvenu à créer une technologie permettant le voyage interstellaire, à partir de l’exploitation de la théorie de la relativité d’Einstein par le professeur Antelle. Ce dernier a mis au point et financé une expédition et un vaisseau pour se rendre sur la planète Soror, dans le chant gravitationnel de la supergéante Bételgeuse, en compagnie d’une poignée de cosmonautes. Parmi l’équipage se trouvent Ulysse Mérou, journaliste, protagoniste et narrateur du récit, et d’autres privilégiés tels que le physicien Arthur Levain.
Le vaisseau, au terme de deux ans de voyage pour l’équipage, mais de plusieurs siècles selon le référentiel terrestre, parvient à la surface de Soror, une planète verdoyante abritant la vie. Son atmosphère est respirable et son écosystème, semblable à celui de leur planète d’origine. Les cosmonautes décident donc de l’explorer à pieds, puis en chaloupe, et pénètrent dans d’épaisses jungles. Ils suivent des traces de pas manifestement humains dans la forêt et parviennent à un point d’eau où ils font leur première rencontre avec une indigène humaine de Soror, qu’Ulysse baptisera Nova. Après avoir noué le contact avec la tribu à laquelle elle appartient, un peuple primitif et sauvage, ils se voient offrir par eux nourriture et protection. Ulysse passe la nuit en compagnie de Nova et le lendemain, les indigènes et les membres d’équipage sont pris pour cible d’une partie de chasse entre gorilles civilisés, vêtus à la manière des terriens. Ils sont capturés en même temps que bon nombre d’humains sauvages. Ulysse perd alors de vue ses compagnons, tandis qu’ils sont tous acheminés dans une ville simienne à bord de chariots.

Il se retrouve emprisonné dans une cage située en face de celle de Nova, au sein d'un complexe scientifique d’observation commandé par l’orang-outang Zaïus.Il n'appartient alors qu'à lui de faire valoir son intelligence, sa volonté de communication et son esprit rebelle, pour faire voler en éclat toutes les convictions erronées de cette civilisation surprenante...
***
La lecture de Boulle


Ce texte de Pierre Boulle revêt donc, dans la construction de son intrigue, les apparences et ressorts d’un livre d’aventure ou de suspense classique. Ce qui fonde en premier lieu son originalité, c’est bien entendu la civilisation simienne autour de laquelle se déroule l’essentiel de l’intrigue, dont l’existence et la découverte sont rendus possibles par la spéculation, et qui confèrent au récit une esthétique singulière. En second lieu, cette originalité provient du dépaysement total, de la perte de repère du protagoniste, alors qu’il évolue dans une société qui n’a pourtant que peu de points de divergence avec la nôtre. En effet, l’œuvre est conçue pour mettre en exergue les défauts de cette société-miroir, ses faiblesses et par assimilation, celles de la société extra-diégétique critiquée par l’auteur.
C’est ainsi qu’en entretenant une esthétique exotique, dépaysante et ludique, dans son inversion systématique du schéma évolutionnel darwinien, Boulle parvient à s’attirer l’attention d’un lectorat varié, éclairé sur des questions différentes.
Il nous vient spontanément deux points de conclusion assez évidents :


Premièrement, il semble que l’œuvre consiste délibérément en un métissage synergique de plusieurs espèces littéraires distinctes. Cette réalité de fait contribue grandement au succès remporté par Boulle, concernant son ambition non moins manifeste de questionner les frontières en littérature.

Deuxièmement, la science-fiction boullienne se place sous le signe d’un pessimisme assez sensible. Cela se caractérise par la tonalité toujours très ironique de ses textes. La chose est assez évidente dans ses productions courtes, par exemple, qu’il a pu rassembler en recueils tels que E=mc², ou Les contes de l’absurde, notamment, mais se révèle également vrai concernant ses romans d’anticipation. Par exemple, la conclusion des Jeux de l’esprit présente une chute comparable à celle de la Planète des Singes, dans le sens où elle rend compte d’un processus positivement inéluctable : l’altération naturelle et destructrice de l’humanité. Cette dégénérescence est d’ailleurs elle-même profondément ironique, car indépendante de la recherche humaine d’un progrès, d’une perfectibilité, et observable par tout un chacun dans les dérives d’une société ou dans l’aliénation des individus qui la composent. C’est le constat suivant lequel tout progrès humain, qu’il soit significatif ou non, peut ne pas être signifiant pour autant : l’homme est confronté à son absence de sens, l’illusion que représente sa prétention à quelque importance que ce soit dans un Univers régi par des lois supérieures, froides et désintéressées de son sort particulier. On peut mettre cette vision boullienne du monde sur le compte de son expérience souvent rude de la vie, notamment marquée par de longues excursions à l’étranger, où il lui est arrivé de s’établir temporairement, mais surtout par une phase guerrière que l’on peut qualifier de traumatisante, si l’on en juge par l’omniprésence de son influence dans le corpus de l’auteur. Cela passe par les réminiscences esthétiques de l’Asie, de la guerre et de la différence qu’il s’agit de dépasser. C’est également cette période guerrière de son existence qui mène Boulle au constat d’une invariable présence de la violence chez l’Homme, quel que soit le degré d’éloignement géographique ou culturel. Cette teneur autobiographique de son propos, comme des choix thématiques qu’il a opérés dans son œuvre globale, est indéniable et fera d’ailleurs l’objet, plus avant dans ce travail, d’un développement. Ainsi, c’est entre les réflexions métaphysiques qu’il développe dans son texte et la situation pragmatique au sein de laquelle il l’ancre par la construction de sa diégèse, que Boulle parvient à délimiter une somme de frontières assez distinctes. Elles peuvent conceptuellement spatialiser la nuance entre idéal et réalité, entre nature et culture ou entre sentience et conscience de soi, par exemple, dans un paradigme sororien.

Cependant, malgré son pessimisme prononcé, il ne faut pas croire que Boulle ait perdu foi en l’Homme et que ce soit là le message qu’il veuille faire passer au travers de sa littérature. À la lecture des Jeux de l’esprit, et plus précisément de sa conclusion, l’on pourrait effectivement penser que c’est l’Homme qui se détruit lui-même, en raison de la pulsion de mort qu’il manifeste clairement, et qui l’amène à faire l’usage ou l’expérience de toutes formes de violence, tels que les jeux d’arène barbares, la dépression généralisée, les armes bactériologiques ou atomiques, mais c’est faux. Il est en fait victime d’une évolution conçue dans l’œuvre comme irrémédiable et indépendante de sa volonté. Cette dégénérescence est à l’origine du ton fataliste et tragique de l’œuvre, comme d’une importante part de la science-fiction de Pierre Boulle. Cela témoigne d’une progression de son état d’esprit depuis le Pont de la Rivière Kwaï, qui est perceptible durant la phase de transition de l’auteur vers le genre romanesque de la science-fiction.

Boulle se rapproche donc d’auteurs tels que Spitz et son pessimisme technologique, dans le sens où l’œuvre de ce dernier, comme la Planète des Singes, par exemple, décrit la quête compulsive d’un progrès technique par le genre humain, qui le mènerait à l’aliénation et donc à une forme de disparition. Une preuve de l’unité thématique liant les Jeux de l’esprit à la Planète des Singes serait notamment le fait que dans l’un comme dans l’autre, la technologie prend un tel pas sur l’initiative humaine, sa liberté et son libre arbitre, sa faculté d’adaptation ou de réaction, que l’espèce finit par voir rejaillir en elle une part d’animalité maintenue recluse et refoulée.

[size=16] Les singes de la Planète des Singes sont un reflet de l’humanité qui les a précédé et dont ils reproduisent les schémas civilisationnels. Si l’on additionne ce constat à la lente aliénation de l’espèce des Jeux de l’esprit, qui touche aussi bien le peuple que les classes dirigeantes et même les savants, l’on pourrait parvenir à une conclusion évidente : dans la science-fiction de Pierre Boulle, l’altérité rencontrée par l’Homme c’est le caractère humain lui même, qui, ayant emprunté une voie que les protagonistes n’assument ou ne comprennent pas, ne peut être reconnu par eux. Ainsi, la science-fiction boullienne découle du même questionnement qui avait fondé sa littérature réaliste d’influence malaisienne, et notamment le Pont de la Rivière Kwaï ou la Face : l’Homme se cerne-t-il lui même ? Peut-il s’adonner à une introspection efficace de manière innée, ou doit-on le confronter à son humanité, mais aussi et surtout à des conjonctures niant cette humanité, pour l’éveiller à sa nature ? Par ce questionnement, Boulle brise les frontières conventionnellement admises an sein de la vaste problématique identitaire : le domaine individuel, intime, censé être le plus connu et le mieux évalué par tout un chacun, se trouve remis en question. À l’inverse, les protagonistes sont entièrement tournés vers la compréhension de ce qui leur semble étranger, une extériorité distrayante et fascinante, qu’ils sont incapables d’identifier comme étant leur propre reflet. La science-fiction de Boulle n’est donc pas réellement une confrontation à l’altérité, en ce sens, mais la poursuite de cette quête de l’humain déjà présente dans des textes comme La Face. Un tel constat mène au renforcement du postulat suivant lequel le corpus de Boulle ne devrait pas être considéré comme bipartite et être traité dans cette optique, mais comme un tout cohérent où chaque volume apporte une réponse ou un complément à la réflexion sur l’humain, indépendamment de son appartenance à un genre littéraire particulier. Boulle démontre alors que la transmission d’une pensée, d’une réflexion, peut ne pas être en tous points liée de la question générique, et l’auteur opère à l’échelle de son œuvre entière une désolidarisation du propos par rapport à la forme textuelle sur laquelle il s’appuie. Ainsi donc, la réflexion de l’auteur sur l’humanité est moins menée suivant un dépassement des frontières génériques en littérature, que suivant l’idée d’une négation de cette catégorisation formelle au profit d’un développement libre, émancipé. Cela explique peut-être le statut particulier de Boulle dans le paysage littéraire, lui qui demeure l’un des rares auteurs français à s’être illustré à la fois dans une littérature conventionnelle (le récit malaisien, par exemple) et dans une littérature plus alternative, la science-fiction. C’est aussi ce qui rend si malaisée la catégorisation d’une œuvre telle que la Planète des Singes, et son inclusion dans telle ou telle collection.
***

Boulle, théoricien du temps et de l'espace dans un genre de l'héritage, du témoignage et de l'anticipation
La Planète des Singes, sous divers aspects, s’inscrit manifestement dans son contexte de production. Il ne s’agit pas d’un roman dont la vocation se résume au dépaysement et au divertissement purs. Trop d’enjeux, de problématiques relatives tantôt à la course à la conquête spatiale, manifestant des velléités agressives à l’échelle mondiale entre l’Orient et l’Occident, tantôt l’explicite référence à d’encore plus sombres événements du XXe siècle tels que la déportation, la détention de prisonniers à des fins scientifiques ou encore les guerres d’Asie, sont abordés sous couvert de ce récit d’anticipation. Ce sont autant d’occasions pour délivrer cette réflexion philosophique dont Boulle est coutumier, ainsi qu’un regard critique sur les agissements et modes de pensée qui se sont développés au fil de l’Histoire. Ainsi, il faut certainement voir, dans un premier temps, l’originalité de ce rapport au temps à travers cette observation précise : Boulle recoure à l’anticipation dans un but métaphorique, soit le dessein de traiter de problématiques de société qui lui sont contemporaines, des frontières qui se sont dessinées entre les peuples, les nations, les idéologies. Toutefois, la puissance évocatrice que conserve ce roman au fil du temps vient pour sa part des réflexions d’ordre universel et intemporel que l’auteur greffe aux questions précédemment mentionnées.

Outre cela, il est également important de revenir sur le fait que La Planète des Singes est le premier roman de science-fiction de l’auteur. S’il avait déjà commis un certain nombre de nouvelles dans ce genre auparavant, il est sensible à bien des niveaux que l’auteur s’est trouvé fort aise de pouvoir développer certaines thématiques avec l’ampleur de ce format, et qu’il a pris le parti d’en exploiter toutes les possibilités : voyage dans le temps et l’Espace, jonglage entre contexte futuriste et retour à une condition primitive… Le temps, dans la Planète des Singes, ne souffre plus aucune limite, il n’est pas contraint par son habituelle et perpétuelle course vers l’avenir. De même, l’espace ne constitue plus une frontière, car la dimension spéculative de la science-fiction justifie toutes les audaces, pour peu qu’une cohérence interne à l’œuvre soit respectée. Ces deux délimitations fondamentales de l’univers perceptible ne sont donc pas niées ou transcendées, mais contorsionnées au profit du message de l’œuvre.


Il faut donc étudier le regard que porte Boulle sur l’implication du temps concernant les notions d’évolution biologique et culturelle dans son roman, par exemple, au regard des éléments d’information collectés précédemment. On s’aperçoit que la progression du temps n’est pas invariablement vectrice d’une évolution des espèces, au sens d’optimisation biologique de l’être, comme en témoignent les hommes régressés. Boulle nuance l’idée communément admise suivant laquelle la vie progresse toujours, et son principal recours n’est autre que la mobilisation du concept de culture. En effet, la culture a pour fonction de civiliser l’Homme, de lui faire accéder à une harmonie sociale. La société ainsi créée tire profit d’un effort synergique pour le bénéfice du groupe, mais à force de raffinement, l’espèce peut perdre ces objectifs premiers et engendrer les causes de sa propre chute. Boulle partage ce thème avec Simak, et c’est sans doute la raison qui poussa le rapprochement de ces œuvres à s’opérer dans le présent travail. Comme les hommes de Demain le chiens le firent avec leurs anciens compagnons canins, l’humanité de Soror donna au singe les moyens et l’opportunité de la supplanter. L’Homme de Soror ne partit pas dans l’espace en quête d’une vie meilleure, comme celle de l’écrivain anglo-saxon, mais se vit retourner à l’état de nature. Si l’espèce conserve encore un instinct grégaire à l’arrivée d’Ulysse, c’est bien tout ce qui semble avoir survécu de son ancienne condition.



Ainsi, Boulle envisage, par le truchement de sa science-fiction, un cas de figure où le temps, symbole du progrès et de l’évolution, ne tient pas ses promesses à l’égard de la civilisation et du genre humains. L’auteur ne délivre pourtant pas un message alarmiste à propos de cet état de fait. Il semble davantage orienter son texte vers une forme de sensibilisation à teneur sociétale : tout progrès civilisationnel ne doit pas viser aveuglément au perfectionnement spécial et ne doit, en outre, nuire à la conservation d’une identité humaine. Il lui faudrait plutôt encourager à considérer notre espèce parmi d’autres, avec ce que cela sous-entend de recul et de remise en perspective de ladite identité. C’est l’infructuosité de cette entreprise de mémoire qui provoqua la chute de l’Homme sur Soror et met en péril la civilisation des singes, entre les mains des orangs-outangs. Il faut donc encore trouver dans ce roman un outil de réflexion intéressant concernant certaines questions assez intemporelles, ayant trait aux systèmes philosophiques et politiques humains, aux phénomènes entropiques qui peuvent les caractériser, ainsi qu’à leur relation aux concepts de Nature et d’identité spéciale à travers le temps.

Mais outre le plan thématique, l’auteur tire également parti de ce que la littérature offre en terme de ressources formelles. Le temps du récit est différent du temps de l’histoire, car il permet de s’affranchir de la linéarité de la narration. Dans le cas de la Planète des Singes, il autorise non seulement Boulle à déstructurer son récit, mais également à brouiller ses délimitations en tant que tout narratif, par l’indétermination artificielle de ce que l’on serait en droit de considérer comme ses deux ultimes frontières : son début et sa fin.


Effectivement, des récits se closent par exemple en deux points distincts de la trame narrative : à la fin de la lettre d’Ulysse et à la conclusion de la trame qui concerne Jinn et Phyllis. Cependant, l’on notera qu’aucune de ces fins ne revêt de caractère conclusif. La situation de Mérou n’a pas retrouvé de stabilité puisque la Terre est peuplée de singes intelligents, et pour leur part, les deux chimpanzés qui lisent cette histoire semblent ne rien en retirer de constructif. Chaque situation finale expose un retour des personnages à quelque situation antérieure, sans résolution des problèmes ou concrétisation des enjeux. De plus, lorsque le lecteur a lui aussi fini le roman, il est abandonné sur une accumulation de révélations amenant à reconsidérer intégralement le propos du roman, à réviser l’idée qu’il s’était fait de certains personnages et de certains propos de l’œuvre. Tout dans le texte amène à considérer la lecture de La Planète des Singes comme une expérience cyclique, voire involutive.

Suivant cette idée, la manière dont Boulle agence les événements de son récit pose autant question que l’ordre selon lequel il délivre ses informations, et la parcimonie avec laquelle il dévoile toutes les nuances de sens de son texte. On comprend, au constat de la complexité de ce rapport au temps du récit, l’ampleur du travail fourni par l’auteur dans le but de duper son lecteur. Cependant, il ne faut pas percevoir dans cette entreprise le seul dessein d’embrouiller ou d’expérimenter. Boulle n’a recours à cette extrême élaboration, à cette intense exploitation des ressources formelles de la littérature, que pour délivrer plus efficacement ses messages. Car enfin, un texte n’est jamais mieux saisi que lorsque il est lu plusieurs fois, or trop peu de textes, sans doute, font encore l’objet de cet égard du lecteur. Alors, le début du texte s’apparente, lors de la seconde lecture, à la première étape d’une continuation, d’une redécouverte nécessaire et inévitable pour qui souhaiterait percevoir vraiment toute la richesse du roman, maintenant logée dans le détail, l’allusion, et non plus dans la considération de la seule intrigue. De début du roman, il n’y en aurait plus vraiment si le lecteur se doit d’y passer par deux ou trois fois. Il amorce un mouvement de boucle infinie, de quête acharnée du sens. Boulle ne fait qu’inciter son lectorat à s’y résoudre, animé qu’il est par un idéal de curiosité, et non sans malice, certes, mais en connaissance pleine et entière de ce potentiel de la littérature dont on le sent toujours profondément investi.
***

S'il fallait conclure en quelques lignes :
Le roman propose d’intéressantes réflexions sur le plan du rapport à l'autre, de l'enjeu de la communication entre les domaines politique, idéologique, théologique, philosophique et scientifique dans l'édification d'une société. Cela est d’autant plus explicitement exprimé dans l’œuvre, que Boulle choisit d'illustrer ses thèses progressistes par l'exposition d'une situation conflictuelle entre instances dogmatiques, rétrogrades, et communautés scientifiques, au sein de la société des singes.

Son texte tient aussi bien du conte philosophique que du traité politique (au sens premier du terme) et politique. Il est l'illustration d'une science-fiction française naissante, cherchant encore ses marques, son identité thématique et son esthétique dans de nombreux héritages nationaux, tels que le merveilleux fantastique illustrement porté par Verne, ou la tradition du conte promue tantôt par les auteurs les plus subversifs, tel le sulfureux Voltaire, tantôt par les Classiques indémodables. N'oublions cependant pas de mobiliser dans notre lecture le riche intertexte antique pérennisé sous la plume qui de Galien, qui de Lucien de Samosate ou d'Esope, passé maître et patron dans l'art de faire parler les bêtes.

La Planète des Singes constitue incontestablement l'une des pierres angulaires de l'anticipation française et mondiale. Basée sur un certain nombre de parutions antérieures, telles que celles de De Camp, de Vercors ou de Brackett, par exemple, cette œuvre a su exprimer tout le potentiel de réflexion de ce genre souvent méprisé ou tenu pour creux, purement esthétique par une grande part des universitaires. Il ne tient qu'aux fans d'habiliter ce genre, et cela passe par la promotion de ce genre de fleurons science-fictionnels français comme Boulle a pu en fournir un certain nombre. :)

Voilà voilà. :) De quoi commencer une lecture éclairée sur l'ouvrage. Je pourrais me montrer intarissable sur le sujet, me lancer dans les réflexions d'ordre stylistique, esthétique, poétique et intertextuelles, mais le forum ne s'y prête pas et ce post est déjà assez long comme ça !


Dernière édition par Duvodas le Dim 25 Fév - 18:02, édité 1 fois
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White Square Re: Pierre Boulle - La Planète des Singes

Message par Albéric le Mer 27 Sep - 19:58

Super l'analyse Duvodas !
l'intertextualité est à la littérature ce que la mythologie comparée est à la religion : la clé et porte vers des univers sans limites... Comprend pas que les intellos et les littéros prennent tout cela de haut car pas selon eux pas assez intellectuel pour eux...

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White Square Re: Pierre Boulle - La Planète des Singes

Message par Duvodas le Mer 27 Sep - 20:27

Tous les intellectuels ne soutiennent pas ce méprisable parti. En réalité, cette pensée n'est incarnée que par une partie de la communauté universitaire, mais l'ennui c'est que c'est celle-là même qui définit par autorité l'opinion du genre véhiculée dans les programmes, à savoir un regrettable mépris.
Il y a bien des intellectuels, des critiques et quelques enseignants qui commencent à intégrer les sphères universitaires et qui chérissent les genres de l'anticipation. Nommons par exemple Irène Langlet, Simon Bréan, M. Bozzetto et bien d'autres ! Ces gens-là défendent la science-fiction et luttent pour la représenter dans les revues les plus sérieuses et les conférences les plus pointues. Mais les idées reçues ont le cuir épais, et l'entailler n'est pas chose aisée. Snaga y serait peut-être parvenue, cela dit. ;)

Je te remets ici la citation liminaire de mon mémoire, qui traduit bien le combat aujourd'hui mené dans les sphères de la critique académique :


Il serait bon de donner une attention soutenue à ces inventions narratives, qu'on place trop souvent sous le seul aspect de l'esthétique sans toujours percevoir qu'il s'agit souvent d'un moyen de sortir d'une impossibilité de dire autrement le non encore pensable.
Roger Bozzetto, « Kepler, naissance de la visée spéculative fondée sur la science au sens moderne du terme : Kepler et Le Songe où l'invention de la fiction spéculative à caution scientifique », Écrits sur la science-fiction.




Il appartient aux jeunes générations de promouvoir le potentiel du genre qu'elles virent naître, aussi bien par un investissement toujours croissant dans les parutions de ces genres encore considérés comme "vulgaires" (par opposition aux genres nobles, légitimés par une intense étude universitaire) et en fournissant des travaux analytiques propres à faire le jour sur leur richesse littéraire.
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Dernière édition par Duvodas le Jeu 28 Sep - 19:45, édité 1 fois
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White Square Re: Pierre Boulle - La Planète des Singes

Message par Albéric le Jeu 28 Sep - 19:29

Je te plussoie en tout mon cher Duvodas, mais ne parlais par de ceux qui refuse l'intertextualité SFFF, mais de ceux qui refuse l’intertextualité tout court : les pelletés de détenteurs d'un master en lettres qui explique que chaque oeuvre et unique et incomparable, donc connaître son auteur, sa bibliographie et son contexte c'est OSEF, la comparaison avec d'autres œuvres c'est OSEF, l'identification de ses influences voire des influences croisées c'est OSEF, et l'étude d'une éventuelle postérité c'est OSEF ! Tristes sires qui se posent en commissaires culturels, et dont la devise est du style, du style, et rien du style donc c'est les chef-œuvres absolus issus des Beaux-Arts sinon rien !!!

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White Square Re: Pierre Boulle - La Planète des Singes

Message par Duvodas le Jeu 28 Sep - 19:45

J'ai du mal à concevoir qu'aujourd'hui, on puisse encore concevoir une étude littéraire suivant le principe de clôture du texte, d’hermétisme absolu vis-à-vis du contexte de composition de l’œuvre. Cette posture peut avoir un intérêt (limité) dans le raisonnement, mais ne saurait définir l'état d'esprit global d'une réflexion de mémoire. L’œuvre est nourrie de ce qui lui prééxiste et de ce qui coéxiste avec elle, immanquablement, car c'est l'essence de la littérature, que de commettre des variations.

La science-fiction comme la fantasy sont caractérisées par des esthétiques si originales, des personnelles et thématiques si neuves, il y reste tant à explorer, que négliger ce potentiel de renouvellement des problématiques de la littérature dans les paysage culturel contemporain avec un tel entêtement me sidère. Mais bon, les choses changent, il suffit de leur donner le temps. :)
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White Square Re: Pierre Boulle - La Planète des Singes

Message par Duvodas le Jeu 21 Déc - 21:22

Il ne me reste plus qu'à rédiger cinq petites pages de conclusion et mon mémoire sur La Planète des singes sera normalement fini.  De l'émotion, de la fierté, car je sais que les profs qui me suivent à la fac en sont contents, et que je considère cet écrit comme le plus important qu'il m'ait été donné de composer jusqu'à maintenant. En tout cas, c'est le plus abouti, le plus maîtrisé. Mais il ne s'agit pas de fiction, donc j'ai bon dos de le mettre en première place : c'est de la recherche, donc le principe de cohérence lui est consubstantiel et par là, plus "facile" à acquérir.

Enfin voilà, je voulais partager ça avec vous. :)
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White Square Re: Pierre Boulle - La Planète des Singes

Message par Duvodas le Dim 25 Fév - 18:05

Voilà, petite mise à jour de la présentation, pour régler quelques problèmes de mise en forme et rajouter des petits compléments. ça sera à jamais imparfait, évidemment, d'autant plus que j'ai tellement à en dire. Mon mémoire a les dimensions d'une thèse, haha.
Mais bon, j'espère pouvoir motiver la lecture de ce livre, qui est on-ne-peut-plus d'actualité au regard des sorties ciné de ces dernières années. ;)
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Message par Albéric le Mar 6 Mar - 8:42

Duvodas, tu me donnes vraiment envie de le relire...

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Message par Albéric le Lun 17 Sep - 21:31


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